Le Calice d’Argent : le passage qui a touché mon frère…

Bonjour à tous, mon frère est de toute ma famille mon lecteur le plus assidu. Il a subi mes nombreuses approximations de débutant, lorsqu’à quatorze ans, je pondais des nouvelles dans un cahier de brouillon – qui allaient devenir Aliandra – puis à seize mes récits tapés à la machine à écrire puis mes publications chez le Manuscrit, Storylab et Neowood et enfin en tant qu’indépendant ! Il termine donc mon tout dernier récit, celui qui conclut la saga des miroirs Cambusier, le Calice d’Argent. Et ce passage en particulier lui a tapé dans l’œil, dirais-je, pour ce tableau sur la vieillesse qui n’est en effet pas sans évoquer une génération d’anciens qui a tiré sa révérence depuis, non sans nous provoquer de la nostalgie, nous inspirer de la tendresse et mettre en relief la persistance si temporaire de notre présence ici…

(…)

Comme elle s’y attendait, capter ledit propriétaire devait se révéler fastidieux, un parcours digne d’une chasse au trésor. C’est par le biais des premiers résultats d’Aria qu’elles obtinrent certains contacts et de quoi engager une prospection aléatoire et chronophage. De porte claquée en abandon de conversation téléphonique par leurs divers interlocuteurs, les filles ne récoltent que des faits divers sans grand intérêt pour leur enquête. Tout ce qui touche au surnaturel fait intrinsèquement peur, une fois placé dans un cadre familier. C’est donc avec une certaine lassitude qu’elles toquent à une énième porte, la connaissance d’une connaissance, dans une petite ville à flanc de falaise à quelques dizaines de kilomètres au sud de leur point de départ.

La demeure ne paie pas de mine, les rideaux en dentelle jaunis par le soleil, le jardinet autrefois coquet parsemé de chardons et de pissenlits. La façade décrépie, les murets aux faites brisées, bouffés par le lierre et la toiture tapissée de lichen, ce sont pour Fifi autant d’indices sur l’âge et la santé de l’habitante, probablement esseulée à l’aube de sa retraite dans ce modeste plain pied surplombant la mer, dans les hauteurs d’Ault. Cela dit, la retraitée qui leur ouvre parait nettement plus alerte que ce à quoi elle s’attendait.

Dans son tablier bleu, elle accuse un embonpoint raisonnable et ne porte pas de lunettes. Ses yeux vairon trahissent un début de cataracte monoculaire. Elle aura simplement perdu le goût de s’échiner contre les mauvaises herbes et ses émoluments limités lui assurent juste le nécessaire. De son œil vif, elle scrute tel un pigeon les nouvelles venues à la crinière rousse. L’une paraît avoir connu une courte nuit, la mine défaite plaquée sur un visage soucieux. L’autre semble plus enjouée, plus dynamique, sans que cela tende à lui donner pour autant un physique plus jeune.

Lorsqu’elles se présentent comme écrivaines, versées dans l’Histoire régionale, en quête de témoignages sur l’évolution du paysage maritime depuis la guerre, la vieille dame y voit l’occasion de se divertir un peu et accepte donc volontiers cette visite impromptue. L’intérieur est propre et bien mieux entretenu. Le vaisselier et la commode du séjour sont dépoussiérés et cirés. Chargés de bibelots et de petits cadres photo soigneusement disposés, ils offrent le résumé d’une vie. Des parents élégants, immortalisés en nuances de gris ou sépia, jusqu’aux petits clichés pixelisés, imprimés à la va-vite sur du mauvais papier, glissés dans l’incontournable carte de vœux au nouvel an.

Des souvenirs kitsch, dés à coudre à bigoudène, flasque d’eau bénite de Lourdes à l’effigie de la Vierge Marie, boules à neige noyant la tour Eiffel et le Mont Saint Michel. À chaque voyage, rare et précieux, correspond un petit souvenir de cet acabit. Privés de leur propriétaire, ils finiront leur vie, objets anonymes, apposés par dizaines sur les étals du plus proche Emmaüs ou jetés dans un carton au premier vide-grenier, reliques d’une génération poussée vers la sortie par la suivante, au rythme des vagues, inexorables et indolentes.

Les filles s’installent autour d’une petite table de cuisine tirée d’un merisier, cernée de meubles assortis réalisés autrefois par un ébéniste local. Dans la lignée du séjour, le petit frigo bourgeonne lui-aussi de magnets des tout derniers voyages dont la petite dame comblait sa retraite, tant que le club du troisième âge nourrissait un peu de lien social avec ses amies, disparues depuis ou trop peu autonomes pour répondre encore aux exigences des sorties en bus. Vestige d’une autre époque, les yeux tournés vers les souvenirs, un quotidien désormais réduit à de petits tours à pied, de mots croisés en jeux télévisés, la petite dame n’intéresse plus personne.

– Sûr que je me ferais une joie de donner un peu de bonheur à un chat ou à un couple de mandarins, mais c’est beaucoup de frais et on ne sait pas le temps que Dieu nous prête. Faire désormais un malheureux que mes neveux se rejetteront l’un l’autre comme une charge à ma mort, très peu pour moi.

Le café est servi dans de petites tasses en jade aux anses délicates, avec leur soucoupe assortie et des cuillères en argent patinées par les années et les innombrables repas de famille. Pâques était sa saison préférée, car on se retrouvait entre cousins, et la tablée pouvait compter jusqu’à cinquante convives. Mais c’était il y a longtemps. Les familles ne se réunissent plus ainsi de nos jours. Avec les nouvelles technologies, personne ne nourrit suffisamment le manque des autres pour prendre le temps de se regrouper ainsi tous ensemble.

Faustine 3 Le Calice d’Argent. Les coulisses d’un roman

Bonjour à tous,

l’an passé, en vacances dans la Baie de Somme, plusieurs sites se sont offerts à mes yeux, leur fonctionnement saisonnier et l’incroyable patrimoine naturel de la région m’ont donné envie d’y implanter le dénouement de l’aventure de Faustine Mangin, notre médium en devenir depuis sa nouvelle éponyme écrite en 2007. Il fallait que l’adolescente devienne femme, et connaisse un rebondissement dans sa vie en 2012, à travers le récit de son évolution dans Sommeil de Plomb, qui paraîtra prochainement. Ici on va s’intéresser au cadre de son ultime aventure, à l’été 2019, dans une station balnéaire largement inspirée de celles qui ont fleuri depuis le début du siècle dernier sur la côte d’Opale.

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Devoir de vacances 😊

Bonjour bonjour je suis désolé pour ce début de vacances pluvieux et pas très serein. On va ramer encore un moment et je me dis que nous, auteurs, avons une mission. Celle de vous divertir et vous emmener ailleurs, le temps d’oublier les saucisses détrempées par l’averse sur le barbecue étouffé dès les premières braises 😅. Voilà voilà.
Alors qui dit vacances dit voyage quand les finances s’y prêtent et quel singulier parcours qu’un voyage dans le temps. Point de machine à vapeur steampunk ou de montre spéciale au poignet, encore moins un suppositoire projeté à plein régime avec JCVD aux manettes. Non ici on prête au monde occulte un tel talent, car comme chacun sait le temps est hors jeu de l’autre côté… et quoi de plus légendaire qu’un miroir pour nous donner un support à celui-ci. Entrez par la petite porte dans un grand voyage, celui d’Honoré de Germont, qui démarre à l’aube de la Seconde République…
Tempus Fugit, à vous de voir est disponible pour kindle, fnac et kobo, actuellement à 99cts. 230 pages.

https://www.kobo.com/fr/fr/ebook/tempus-fugit-15

Faustine 3 : Le Calice d’Argent

Eh oui, les amis, nous avons enfin un titre ! Bon je n’en suis qu’à une cinquantaine de pages, de quoi planter le décor et donner le ton de l’histoire et je suis surpris que celui-ci soit aussi léger alors qu’en ligne de fond il y ait un mystère à résoudre autour d’un personnage phare de la série. Mais ces échanges vifs entre les deux sœurs Mangin est un plaisir à suivre pour ma part 🙂 À travers le regard d’Iphigénie, les choses prennent un angle différent. Un extrait ? Allez, juste pour vous 😉

Été 2019
Depuis l’un des bancs disséminés tout le long de la promenade qui longe le front de mer, elle voit les vagues danser leur incessant tango, métronomes indolents, mariée provocante jouant de sa dentelle le long de ses jambes dorées. Le ciel gonfle de superbes nuages depuis la ligne d’horizon, dans une chemise aux tons dégradés du vert-de-gris au bleu marine. Les badauds restent hypnotisés par ce fabuleux spectacle. Elle le voit, mais ne le regarde pas. Iphigénie s’en cogne, du paysage, même.

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Faustine 2 Sommeil de Plomb : making of

Vous vous demandez probablement comment on construit un univers complet quand on est auteur et qu’au fond, on n’a guère qu’une idée comme : « Tiens, une ado de 16 ans présumée allergique à l’alcool en boit par accident. Au lieu de vomir ses tripes, elle a finalement un déclic et se met à voir les auras de ses proches, puis les fragments d’un futur possible. Savoir l’avenir est-il une chance ou au contraire, cela le rend-il incertain ? »

faustinevision

Eh bien à partir de là, la recette de base est toujours la même, il nous faut un contexte, un lieu où vont évoluer nos personnages, une époque, avec ses codes, ses coutumes, ses avancées techniques et médicales, un champ lexical spécifique à la mythologie de l’univers en cours de création, des outils propres à ce même univers, qui donneront des charnières logiques pour passer d’une situation à l’autre, une trame simplifiée, ou plan squelette, pour savoir quand même où on va et glisser quelques fusils de Tchekhov à droite, à gauche histoire de jouer avec le lecteur. Enfin des personnages, avec un package de départ, un physique, une culture, une philosophie et des capacités cohérentes avec ce qu’on espère leur faire accomplir au cours du récit.

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Tempus Fugit. Autre extrait : Élisabeth

En guise d’avant-propos, une petite anecdote. J’avais besoin de matière pour écrire le passage sur Cherbourg en 1912. Je me suis donc plongé dans diverses lectures, plusieurs sites bien remplis sur la Normandie et notamment le passage du Titanic en France, qui allait devenir l’événement autour duquel j’ai construit le passage qui va suivre. Il me fallait un personnage féminin auquel me rattacher, un modèle fort qui hélas n’a pas rejoint le siècle comme de nombreuses personnalités masculines de l’époque, par exemple Louis Blériot ou René Pottier, qu’on peut encore citer sans que cela fasse forcément lever les sourcils de méconnaissance. Et pourtant cette jeune femme en photo ici a un palmarès qui croise les deux personnages précités, puisqu’elle s’est démarquée dans le cyclisme, dans l’aviation mais aussi dans la course automobile. Il s’agit de la Belge Hélène Dutrieu, et la modeste évocation de son nom dans mon récit est vraiment le moins que je pouvais faire à son égard, outre cet aparté 😉

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Faustine 2 Sommeil de Plomb

Il était temps, me direz-vous ? Quand son éditeur historique refuse un troisième roman, notamment par manque de ventes sur les deux premiers livres, on entame une petite traversée du désert, mais de remises en question en nouvelles tentatives, on découvre que finalement, on a peut-être de quoi justifier de nouveaux efforts et la machine n’a jamais totalement cessé sa production. Alors de reprise de texte en amélioration continue, Faustine 2, alias Sommeil de Plomb, va renaître de ses cendres et vous revenir bien plus complète et intrigante que jamais 🙂 Alors en exclusivité mondiale, bah oui, ce blog est lu du Canada jusqu’en Inde, donc chut ! lol voici les premières lignes du deuxième volet des aventures de notre impétueuse Faustine Mangin…

Hiver 2012

Dans son lit médicalisé, Fabian Marcani fait peine à voir. Les cheveux ébouriffés, poivre et sel, les yeux enfoncés, des traces de griffes récentes sur le visage et les bras, les traits tirés, on le croirait tout juste réchappé d’un règlement de comptes. Toutefois le jeune Niçois sort d’une toute autre échauffourée. L’homme qui vient lui rendre visite n’est d’ailleurs pas sans connaître les effets secondaires du traitement qu’il a subi. Grand, affable, distingué dans une tenue sobre cependant, il peut avoir entre cinquante et soixante ans, Fabian ne sait pas encore l’estimer lorsque celui-ci reprend la parole, après les présentations d’usage :

– Cheveux blancs, contusions, tremblements, fractures mineures. Pertes de mémoire immédiate, possibles terreurs nocturnes les premiers temps.

Fabian a acquiescé malgré lui à chaque conséquence énoncée sans vraiment mettre un mot sur le diagnostic qui tarde à sortir de la bouche de l’érudit :

– Ce sont les séquelles possibles de votre triste expérience.

– Que m’est-il arrivé au juste ?

– Vous devez vous en douter.

– Tout ça à cause d’un stupide miroir ?

– Non, pas un stupide miroir, mais ce qu’il était supposé renfermer. Une prison de verre est cela dit un réceptacle capricieux, à l’hermétique incertaine, d’autant plus quand on l’associe à quelque chose d’aussi cyclique qu’un horoscope. Mais rassurez-vous, grâce à la loyauté d’une personne de confiance, vous êtes désormais parfaitement tiré d’affaire.

– Alors, hésite le jeune homme alité, qui note la gravité soudaine de son hôte à l’évocation de cet ami, je pourrais rentrer chez moi ?

– Bien sûr, rentrez chez vous, retrouvez votre fiancée, fondez une famille même, dans cette jolie maison que vous ne manquerez pas de restaurer avec goût, j’en suis convaincu.

– Je ne pense pas que je saurai remettre les pieds dans cette baraque…

– Voilà quelque chose de stupide en revanche. La maison n’a rien à voir avec ce qui vous est arrivé. Les murs n’ont pas eu le temps d’être imprégnés d’une quelconque énergie. Nous pourrons procéder à un nettoyage préventif si cela peut vous rassurer, cela dit.

– Quand bien même. Je ne sais pas si elle me pardonnera…

– C’est bien la toute première qualité d’une femme, le pardon. Vous étiez convalescent, souffrant d’un mal difficile à traiter, qui a bien failli vous emporter corps et âme. Bref, je ne pense pas que ce soit susceptible d’avoir entamé le lien qui vous unit. On ne vient pas vivre à l’autre bout du pays pour une tiède relation sans avenir, ne pensez-vous pas ?

– J’imagine. Mais que me vaut toute cette attention ?

– Notre Fondation existe précisément pour les cas dans votre genre, M. Marcani. Vous n’avez pas à vous inquiéter, nous assumons tout le financement des conséquences de votre malheureuse expérience, ad vitam æternam.

– C’est donc que vous admettez une part de responsabilité dans ce qui m’est arrivé ?

– Indirectement, soyez-en assuré. Certes nous sommes au fait des mécanismes qui régissaient le miroir. Cependant son acquisition et le cheminement de son auteur jusqu’à vous reste un mystère entier pour notre communauté. Vous imaginez bien qu’on aimerait prémunir les gens de ce genre de menace plutôt que de simplement leur venir en aide une fois le mal à l’ouvrage…

Un frisson glacé parcourt le dos du sudiste à l’évocation de ces derniers mots. Brusquement privé de forces, il s’affaisse contre son oreiller, prenant conscience du danger mortel auquel il a échappé grâce à…

– Et Faustine ?

– C’est le but même de ma venue, jeune homme. J’ai besoin que vous me racontiez à présent les circonstances comme le déroulement de ce qui vous est arrivé.

– Je ne saurais même pas par où commencer. Je suis tellement fatigué…

– Une personne de confiance a risqué sa vie pour vous sauver. Permettez-moi d’insister, mais votre récit est certainement la seule compensation que vous pourrez apporter aux efforts consentis par notre Fondation pour vous venir en aide. Et désormais, le temps nous manque pour ajourner cet entretien.

Fabian cherche à se redresser pour ne pas garder cet air avachi qui ne lui ressemble pas. Mais les forces lui manquent pour s’asseoir sans que des étoiles ne se mettent à danser devant ses yeux. Le sexagénaire retire finalement son manteau sombre, dévoilant une chemise impeccable. Le Niçois remarque qu’il porte des vêtements de marque qui posent remarquablement bien sur sa personne. Celui-ci a déjà pris la liberté de plier son pardessus et de le déposer sur le lit voisin, inoccupé, avant de s’y asseoir, faute de chaise dans la chambre. Les mains appuyées sur le rebord du lit, il adresse enfin un sourire au malade :

– Nous voilà plus à l’aise, n’est-ce pas ? J’imagine que vous tordre le cou pour soutenir mon regard n’est pas un exercice des plus agréables en ce moment. Contez-moi à présent, cher monsieur, dans quelles circonstances vous êtes venu vivre dans cette remarquable ville de Cambrai.

sur Kobo 🙂

Alors ? Liriez-vous la suite ?

Tempus Fugit : premiers mots

illustration : détail d’un tableau de Simon Luttichuys, Vanité

DÉDICACES

Sur Internet, on croise des personnes plus ou moins cachées derrière leurs avatars, leurs surnoms mais ce qu’ils partagent finit toujours par transpirer d’une authentique personnalité avec laquelle des affinités peuvent naître. Tout comme Faustine, cette histoire a vu le jour sous le format d’un feuilleton en ligne sur mon blog MSN, avec la même poignée de lecteurs qui soutenaient déjà la jolie rouquine dans son aventure.

Sur un réseau social, un blog comme dans la vie, les gens vont et viennent, certains arrivent sur le tard, d’autres partent pour de bon, sans avoir la chance de voir le fruit des conseils, des encouragements, des petits mots dont ils ont fleuri mes posts. Savaient-ils seulement qu’un simple regard sur le travail d’un artiste est déjà un peu d’eau dans une longue traversée du désert ?

Donc je dédie ce livre à la curiosité, au partage, aux échanges et je pense à Anaïs, Régine et toutes ces étoiles filantes que la maladie nous a prises et qui croyaient en Honoré, Faustine ou Guillaume. Voici un modeste clin d’œil en direction de votre Temps du Rêve, en espérant qu’une forme de lien subsiste, même imperceptible, entre nous tous…

***

Cherbourg-Octeville

Avril 1848

Alors qu’Émile quitte le cabinet du médecin, un seul nom lui vient à l’esprit pour l’aider à mettre ses affaires en ordre. Est-ce l’émotion ou bien le vent du large qui lui pique les yeux lorsque Honoré apprend l’implacable vérité ? Toujours est-il que les deux amis finissent par regagner l’atelier du miroitier, poursuivre leur conversation à l’abri d’un vent rageur. Tout en marchant, le jeune homme se remémore qu’il arrivait par ce même chemin, un matin d’automne, devant l’échoppe désuète de cet artisan en fin de vie.

Il avait tout juste dix-neuf ans quand, poussé par un enthousiasme sans borne pour la littérature, il avait enfin réussi à raisonner, de guerre lasse, une mère veuve et possessive. Elle le destinait à faire prospérer leur majorat, préservé depuis l’Empire malgré de nombreux bouleversements politiques. Le père d’Honoré, le duc de Germont-lez-Gallipouy, mourait quatre ans plus tôt dans un accident de chasse. Sa mère, encore accorte, fit aussitôt l’objet de l’attention de la plupart des duchés alentours. Aussi Honoré vit-il bon nombre de prétendants franchir le seuil de leur propriété, en attendant l’âge de prendre son envol, sous le regard insistant de lions planifiant déjà la purge de leur meute.

L’adolescent, lucide, se sentit vite de trop dans l’écho des plaisanteries déplacées de ce cortège simiesque sinuant déjà autour de sa mère, le cercueil de son père à peine recouvert d’une pelletée de terre. Il ne trouva de réconfort que dans la littérature à laquelle il voua une passion sans borne. Il espérait une mère digne de Pénélope, sans cesse défaisant son ouvrage. Néanmoins, elle minaudait plus qu’elle ne défiait les regards lourds de sous-entendus d’hommes mûrs auxquels le garçon ne prêtait guère, tel La Fontaine, que le talent d’apparat des léopards.

Hélas, Honoré idéalisait certainement trop le souvenir de son père pour cerner la volonté d’une veuve, d’un âge déjà avancé, de ne pas remettre au lendemain des chances qui ne se représenteraient sans doute plus, malgré un désir sincère de respecter la douleur de son enfant. Convaincue qu’elle perdrait l’amour de son fils à le maintenir près d’elle, elle se donna du courage en gageant qu’avec la distance et une passion enfin assouvie, il ne nourrirait pas une rancœur trop tenace si elle refaisait finalement sa vie sur ces entrefaites.

Il fallait une foi indéfectible pour monter jusqu’à la capitale sans mécène, quand on se destinait à vivre de sa plume dans un monde en perpétuelle révolution, où une simple particule n’offrait plus guère d’influence, sinon du mépris. Le provincial découvrit donc avec enthousiasme les locaux du journal où les relations de sa mère le recommandèrent, au 33, rue de Seine. Nous étions à l’aube de l’année 1845. L’année précédente, l’Illustration, dans son engagement culturel, avait fait un appel pour la sauvegarde des coutumes françaises.

Depuis, toutes sortes d’initiatives germaient pour préserver ce qui serait bientôt englobé sous le nouveau concept de folklore. Le jeune homme, sensible à l’écriture de George Sand pour son témoignage campagnard, n’était pas moins fier de ses origines, son accent, ses coutumes, et bien décidé à en devenir le porte-parole dans la capitale. Il aspirait à écrire sur la vie entre champs et pâturages, comme son modèle et qui sait, la rencontrer peut-être.

Secrétaire de rédaction au service de l’Illustration, journal célèbre entre autres pour ses dessins, gravures et plus tard photographies, Honoré perdit peu à peu foi en sa profession. Il ne trouva bientôt plus qu’un intérêt pécuniaire à son premier emploi. Rapporter par exemple que le triomphe du saxophone lors d’une joute musicale sur le Champ de Mars le 22 avril permit à cet instrument d’entrer dans les orchestres militaires ne cadrait plus vraiment avec les ambitions du garçon. Comme une bonne partie de ses contemporains, il revendiquait une culture populaire, l’envie de témoigner de ses origines celtiques, gauloises et paysannes. Il embrassait plus que jamais le projet d’écrire des livres dans la lignée de la Comédie Humaine.

C’est ainsi qu’au printemps 1847, il regagna pour un temps son duché natal, convaincu de son incompatibilité avec la vie parisienne et ses mondanités. Là, son futur beau-père profita de son désarroi pour obtenir sa bénédiction, condition restée impérieuse aux yeux de sa mère pour céder à son prétendant le plus persévérant. Habile, il se porta garant des dépenses d’un rejeton vraisemblablement capricieux lancé dans une nouvelle entreprise littéraire, sur les traces du grand Balzac, dans la Manche. Tant que celui-ci ne ferait plus parler de lui à Germont, tout irait pour le mieux, fut-il la meilleure plume que cette ville ait jamais porté.

Dans cet ostracisme tout juste soupçonné comme tel, Cherbourg-Octeville trouva tout de même grâce aux yeux du nobliau, qui s’intéressa finalement à l’un des anciens fleurons de Tourlaville, sa verrerie. Plus ou moins fermée depuis près de quarante ans, elle portait cependant encore l’empreinte de la richesse de son passé. En l’occurrence, beaucoup d’autochtones enthousiastes n’attendaient que cela de raconter une anecdote familiale liée à la miroiterie. Le nom de Louis Lucas de Nehou revenait d’ailleurs dans toutes les bouches, bien que le coulage des glaces qui permit à Colbert de s’affranchir du savoir-faire vénitien remontât à près de deux cents ans.

C’est au fil de ses pérégrinations dans les quartiers de Cherbourg qu’il finit par rencontrer ce vieil artisan dont tout le monde parlait, formé au début du siècle, alors que la verrerie ne produisait pratiquement plus que des bouteilles et des verres à vitres. Il était l’un des derniers à avoir pu embrasser la profession de miroitier en assimilant le savoir des anciens qui avaient connu une époque plus faste. Malgré son talent indéniable, pour subsister, l’homme ne fabriquait plus guère que de petits miroirs pour les salons de beauté et les particuliers aisés. Il s’appelait Émile Cambusier.

Peu à peu, Honoré découvrit le parcours de l’artisan pour en extraire le sujet de son premier livre ; c’était une œuvre lourde, accouchée dans la souffrance, qui ne connaîtrait de lecteurs que parmi les proches de sa mère à Gallipouy. Néanmoins, Honoré ne perdit pas totalement son temps auprès du miroitier. Même s’il savait que pour rebondir de cet échec, il lui faudrait bientôt retourner à Paris, il avait pris goût à cette vie au contact de leur mer, la rudesse des ports donnant sur la Manche, les gueules burinées des marins pêcheurs.

Émile pour sa part appréciait leurs longues balades sur le port. L’âge avançant, l’obscure solitude dont la vie ceint toute personne perdait un peu de son emprise sur le vieillard lorsque le regard de l’auteur s’éclairait au récit d’une vie dédiée au travail du verre. Honoré quant à lui d’avoir celui d’un mentor sur son écriture lui donnait l’audace de croire en son talent, même si celui-ci se cachait encore derrière de longues tirades ampoulées. L’ouvrage terminé, ils gardèrent donc l’habitude de se voir régulièrement.

La maison en pierre, typique de la région, porte un cachet et un charme campagnards auxquels le jeune homme ne prête plus attention. À force de vivre là, il s’est habitué aux colombages, au charme du port. La seule porte donne sur un atelier qui s’étend d’une grande cheminée ouverte sur la gauche, noircie par la suie et la fumée, à un escalier tournant aux marches irrégulières et épaisses à moins d’une dizaine de mètres sur la droite. Les fenêtres diffusent un peu de lumière aux lieux, à travers des rideaux jaunis par le temps et le chauffage au bois. L’habitant ajoute bientôt un peu de bois sec sur les braises qui se remettent à crépiter, ranimées de petites flammes vives. Par intermittence, les murs irréguliers semblent danser et suivre leur ondulation.

De grands miroirs appuyés contre le mur du fond, à même le sol, et quelques autres, accrochés à de gros clous rouillés, rendent tout de suite l’endroit moins oppressant. En effet, l’ouvrier évolue depuis quelques temps dans un impressionnant capharnaüm, composé surtout de bois d’œuvre, de cadres accumulés autour d’un établi, fabriqué autrefois par un ami menuisier. Rustique, il se résume à une poutre soutenue par quatre pieds solides, assortie d’un étau monté sur une vis sans fin en façade. Le serre-joint planté à l’opposé maintient une cale quelconque, cernée de ciseaux à bois posés çà et là, négligemment.

Un visiteur au regard averti aurait certainement pu tirer une évidente conclusion quant à l’état de santé du propriétaire des lieux en associant ce manque de soin manifeste pour son matériel à la qualité indéniable de l’ouvrage encore exposé là. S’affairant bientôt dans le coin repas qui se résume à une table et deux bancs de la même veine que le reste du mobilier, dont l’établi, Émile finit de moudre du café dans son moulin cubique flamand. Son biographe, encore ému par la nouvelle, s’assoit, les jambes coupées par un verdict aussi tranché auquel il s’attendait pourtant. L’homme vivait seul depuis la mort de son épouse, plutôt chichement. Il avait manipulé toute sa vie de nombreux produits chimiques, allant du cobalt au mercure. Il ne doutait d’ailleurs pas que son métier soit à l’origine de ses problèmes de santé, bien que la raison lui insufflât de mettre finalement tout cela sur le compte de ses « vingt ans de trop ». Il trouvait d’ailleurs exceptionnel d’être arrivé à un âge aussi avancé :

– Tu sais, je n’ai plus de famille et ton travail pour me faire passer à la postérité me laisse penser que finalement, tu es peut-être celui que j’attendais…

– Qu’entends-tu par là ?

– Oh ! J’entends simplement que je ne t’ai peut-être pas confié le plus important de mes secrets. Tu ne goûteras peut-être pas cela, mais autant je suis incapable de te décrire le déroulement de la semaine passée, autant mes souvenirs d’enfance me reviennent aisément. Je revois sans peine mon Périgord natal, Bainac et sa forteresse dominant la Dordogne du haut de son rocher ; ses rues escarpées où je courais enfant entre la petite maison de mes parents et celle de mon grand-père. Il m’emmenait toujours dans son potager pour me faire biner la terre, soigner les plantations, les vertus des plantes, celles qui soignent, celles qui peuvent tuer, suivre les phases de la Lune.

– Tu m’as déjà conté cela. Que ne m’aurais-tu donc confié qui revête aujourd’hui un caractère si impérieux ?

– J’y viens. Mon père ne portait pas en haute estime son beau-père parce qu’il ne savait pas lire le latin comme lui, ni écrire trois mots sans faire de faute. Celui-ci tenait en effet son savoir de la tradition orale, de récits qu’on se fait autour d’un bon feu, les longs soirs d’hiver. C’est avant de dormir que les anciens communiquaient aux jeunes leurs secrets. Des connaissances ancestrales étaient transmises ainsi, dans les campagnes, depuis des générations, bien avant que les presses allemandes ne produisent leurs premiers incunables. Hermétique à cette culture, mon père n’aimait guère notre complicité. Il m’exila donc ici pour me faire apprendre le métier de miroitier. La Glacerie lui était venue aux oreilles de ses relations. Je pense que personne ne soupçonna que je mettrais cet apprentissage à profit pour mettre en pratique ce que mon grand-père avait commencé à m’enseigner.

– À savoir ?

– L’astrologie et ce que tu dois peut-être connaître sous le nom d’alchimie.

Honoré ne peut réprimer un petit sourire. En effet, de son point de vue de réaliste, juger du destin des hommes à partir de la position relative des planètes revient à accorder une quelconque vraisemblance aux superstitions populaires. Cambusier renvoie son sourire au jeune incrédule avant de commencer une démonstration argumentée sur le lien ineffable entre l’observation du ciel et le destin des hommes.

– De nombreuses pratiques ont été perdues avant comme pendant l’Inquisition. Cette déraison populaire a meurtri notre patrimoine. Rares sont ceux qui ont su préserver les rites originels sans finir suppliciés ou brûlés.

– Ton grand-père était de ceux-là, je suppose. C’est ce qu’il t’a transmis, n’est-ce pas ? Tu attendais donc de me connaître suffisamment pour évoquer un sujet qui reste sensible, malgré le déclin de la tyrannie de l’Église sur les Sciences depuis la Révolution.

– Honoré, tu manques ta vocation à ne pas persister dans le métier de journaliste. Tu as mis le doigt dessus. Il existe un vaste monde en dehors de cette Église comme des limites du savoir qu’elle tolère. Cette Église et, pire encore, nos contemporains bornés par leurs peurs. Sous la pression de cette masse imbécile, tout un pan de notre réalité n’a trouvé de survivance que sous la forme de légendes, de comptines et d’adages de vieilles femmes. Il faut reconnaître que l’homme a toujours été doué pour avilir ce qui l’effraie ou ce qu’il ne s’explique pas. Seulement, derrière les mythes se cache toujours une part de vérité. Il ne tient qu’à toi de la déceler.

Un frisson parcourt l’échine du jeune auteur qui commence à se demander où cette conversation va les conduire. Alors que l’eau se mélange à la mouture dans la petite cafetière à siphon, l’odeur du café prend le dessus sur celles, puissantes dans cet espace si peu ventilé, du bois et de la terre battue. Honoré plante son regard dans celui de son ami, sans détour :

– Où veux-tu en venir, à la fin ?

Éteignant son petit brûleur, le vieil homme finit par se diriger à nouveau vers la porte d’entrée :

– Il est une partie de mon travail dont tu ignores tout, dont plus personne en vérité ne soupçonne probablement l’existence. Viens.

Fermant à clef la boutique avec une grosse clef qu’il laisse sur la porte, Émile jette ensuite un dernier regard à la rue entre les rideaux, où des enfants et leur maman se précipitent à toutes jambes pour échapper à la prochaine averse :

– Ces mômes… Ils sont nés il y a quelques années à peine et quand ils seront comme moi au bout de leur vie, que restera-t-il de nous ? Que sera devenu le monde et quel dessein aurons-nous finalement servi ? Qui se souviendra du journaliste que tu es ou du miroitier que je fus ? Tu vois, la mort ne m’a jamais vraiment effrayé, je l’accueille même aujourd’hui en amie. Non, ce qui me terrorise vraiment, c’est de disparaître sans avoir transmis une quelconque étincelle immortelle. Balzac, Hugo, Musset, Sand, ces auteurs dont tu me rebats les oreilles à longueur de temps, eux vivront après leur mort dans les mémoires de leurs lecteurs, dans les bibliothèques, les écoles peut-être.

– Et alors ?

– Disons qu’à ma manière, j’ai produit mon chef-d’œuvre, ma survivance, mon héritage. J’ai créé quelque chose qui, je l’espère, me mènera à la postérité au même titre que tous ces livres.

Les deux hommes empruntent bientôt le vieil escalier tournant en chêne, craquant comme le pont d’un bateau. L’aîné aime donner son bois pour des chutes de charpente marine de la grande époque de la constitution de la flotte navale sous Louis XIV. Il se plaît à radoter gentiment sur le sujet, seulement son hôte trouve Brest un peu trop éloignée pour valider une telle anecdote. Si Honoré est déjà monté jusqu’au salon d’Émile, jamais ce dernier ne l’a laissé franchir le seuil de la petite pièce mansardée qui le jouxte. Le journaliste pensait jusqu’ici qu’il s’agissait simplement de sa chambre à coucher.

– Tu connais déjà mon atelier. Il est temps pour toi de découvrir mon petit musée personnel.

Treize piédestaux en pierre, agencés en demi-cercle, font face aux deux hommes. Ouvragés avec raffinement, ils sont gravés chacun d’un symbole évoquant le Zodiaque. Sur chacun d’eux, un tissu de lin, jauni par le temps et la poussière, protègent des formes pour la plupart rectangulaires, posées à plat.

– Je te présente l’œuvre d’une vie, Honoré. Mes treize miroirs du Zodiaque. Chacun possède un dessein bien particulier. Seulement, on ne peut l’entrevoir qu’en faisant corps avec lui. Certains ont révélé leurs secrets, d’autres sont restés obscurs, même pour moi qui les ai fabriqués.

– Qu’est-ce que cela signifie ? Ce ne sont que des miroirs, n’est-ce pas ? Qu’ont-ils de si particulier que tu doives les maintenir cachés dans une pièce dédiée ?

– Les forces en jeu sont presque inimaginables à ton point de vue. Mon grand-père portait ce savoir. Il m’a indiqué un chemin, sans me livrer toutes les réponses. J’ai fait ma part du travail et je laisse à mon tour de nouvelles questions en héritage. Tout ce que je peux te dire, c’est que ces miroirs sont des portes qui choisissent ceux qui peuvent les franchir…

– Quel rapport y a-t-il avec le Zodiaque ?

– Cela vient en partie de son origine profonde. Le Zodiaque est la zone des cieux autour de l’écliptique, où passent le Soleil et les planètes. Tu peux trouver cela hautement figuratif et peu représentatif de la réalité, mais ce n’est pas un hasard si l’Église a récupéré certains de ces symboles. L’année compte douze mois, Jésus avait douze apôtres, sans compter les évangélistes associés aux signes du Taureau, du Lion, du Scorpion et du Verseau. Mais je ne t’apprends rien, tu es un bon catholique.

– Alors pourquoi treize signes ?

– Le Serpentaire n’est plus retenu dans l’astrologie depuis le cinquième siècle avant Jésus Christ. J’ai toutefois été inspiré de le représenter…

– De quel schéma t’es-tu inspiré pour les fabriquer ?

– De celui de mon grand-père. Il te faudrait des mois pour apprendre cette science et en comprendre les rouages. Là n’est pas mon but. Le temps nous manque, certes. Qui plus est, tu es trop imprégné de croyances limitantes pour accorder le crédit que seul un enfant peut donner aux notions mystiques qui sont en jeu ici. Sans cette pureté, cette ouverture de cœur absolue, ton apprentissage ne vaudrait que pour sa curiosité, sans le respect véritable du culte. Je ne le permettrai pas. Ce serait insulter la mémoire de l’homme qui m’a transmis ce savoir.

– Tout cela me paraît bien éloigné d’un héritage quelconque, d’une étincelle, si personne n’est capable de capter ce que représentent réellement ces miroirs à tes yeux. Si tu ne révèles pas ta démarche artistique, ils seront considérés comme de vulgaires miroirs ayant trait à l’astrologie, rien de plus.

– Rappelle-toi bien, car c’est important, Honoré, le chemin, c’est là l’héritage. Plus important que l’endroit d’où tu viens, celui où tu choisis d’aller déterminera qui tu es.

Arrivé à hauteur d’un premier piédestal gravé de deux coupoles, suspendues à un bras à la courbure régulière, Émile retire d’un geste un rien frénétique le drap pour révéler un cadre de bois sculpté lui-aussi pour évoquer le fléau, les ficelles et les plateaux d’une balance de changeur. La glace, ciselée, est délicatement maintenue sur le fléau en trois points. En équilibre, elle donne l’impression de flotter entre les plateaux, brillante comme du cristal, aux yeux du jeune homme, stupéfié de tant de précision. Cambusier enchaîne :

– Le Miroir à la Balance capte les défauts de son élu et le confronte à ses pendants, peu importe qu’il croie ou non aux influences astrales ou soit simplement instruit des connaissances millénaires en jeu ici. S’il t’était destiné et qu’il existât un quelconque déséquilibre en toi, j’aime autant te dire que…

– Allons, Émile, le coupe le jeune homme, souriant. Un miroir reste un miroir, c’est inoffensif.

– Ceux-là sont différents, persiste le miroitier, grave. Cela dit, tu n’es pas un garçon superstitieux, c’est une excellente disposition.

Le ton sérieux, voire solennel qu’il emploie, suggère que le Périgourdin nourrit une croyance indubitable en une forme de sorcellerie présente entre ces quatre murs. Se gardant clairement de dévoiler le cadre suivant, il reprend, encore plus nerveusement :

– Le Miroir aux Gémeaux, je te le déconseille. Il est extrêmement puissant et ne réussira sans doute à personne…1

Arrêté devant un dernier piédestal, il ajoute :

– En revanche, en voici un qui me paraît spécialement indiqué pour toi, puisque tu es sagittaire, il me semble.

– En effet.

– Tu es donc né avec ses qualités. L’enthousiasme, le courage et la sincérité. Un aventurier bouillonnant sommeille en toi, Honoré.

– L’aventure ? C’est donc ce à quoi mon signe me prédispose ?

– Il ne s’agit pas simplement de ton signe, Honoré. Les astres déterminent un chemin de vie et des traits de caractère dominants. On ne peut cependant pas prédire, sur mille personnes partageant les mêmes traits dominants, laquelle aura le destin qui lui incombe. Cela dit, si une convergence astrale naissait, ce serait pour toi une véritable opportunité, un chemin susceptible de donner une dimension unique à ta vie.

– Je dois avouer que je n’entends guère ton discours.

– Ne t’en inquiète pas pour le moment. Il y a peu de chances qu’une telle chose arrive. De toute ma vie, je n’ai d’ailleurs assisté qu’à une seule convergence.

Il s’interrompt un instant. De repenser à l’événement en question il sent son cœur se serrer mais choisit de poursuivre malgré tout :

– J’ai une idée bien précise sur ton compte. Seulement, si je te souffle ne serait-ce qu’un subtil indice, tu serais capable de tout entrevoir et de faire des choix influencés. Or je ne veux surtout pas t’influencer, pas avec les forces en jeu. Souviens-toi, mon héritage ne réside qu’en une porte. Seuls tes choix détermineront l’issue du voyage. Et si je peux te donner un dernier conseil, laisse parler ton cœur.

– Quelles portes as-tu déjà empruntées ?

– Il y a des portes qui s’ouvrent à nous, beaucoup qui restent fermées, d’autres enfin qui se referment sur nous. J’ai suivi ma voie et je ne garde qu’une certitude à présent. Le destin ne t’a certainement pas conduit jusqu’à moi pour n’être qu’un vulgaire témoin. Il me plaît même de croire que j’ai peut-être créé ce miroir pour toi.

– Que me vaudrait cet honneur ?

– Celui d’apporter une réponse à tes tourments d’adolescent. Trouver la voie que tu cherches tant, Honoré…

Comme il achève sa phrase, l’artisan dévoile un second miroir, taillé dans du cormier, l’un des bois les plus durs à travailler. Le Sagittaire se présente cabré sur ses pattes arrières, sa flèche pointée sur Honoré, comme si l’arbre duquel il était tiré n’avait poussé que pour être confronté au jeune homme, sous cette forme précise. Entre les pattes nerveuses de la créature, un petit miroir ovale, simple à l’extrême, surplombe un médaillon, gravé d’arabesques en latin :

– Tempus Fugit… La fuite du temps ?

– Ton destin serait de transgresser les frontières, semble-t-il. À quelle fin ? Voilà la question.

À peine Émile finit-il sa phrase que l’image reflétant les traits contrariés du jeune auteur semble se flouer subrepticement. Curieux, celui-ci veut toucher du doigt la surface du miroir. Un frisson glacial se diffuse aussitôt dans son corps avec une telle intensité qu’il perd connaissance. Le miroitier sursaute puis tourne sur lui-même, surpris. En l’espace d’un instant, son ami a disparu plus promptement qu’un illusionniste, lui causant trop d’émoi dans son état. Pris de sueurs froides, le Périgourdin voit la glace retrouver doucement son éclat impeccable.

L’angoisse qui succède à la surprise lui coupe le souffle. La poitrine oppressée, l’homme reste incapable d’émerger de ce cauchemar éveillé. Il s’appuie maladroitement au plus proche piédestal, bientôt pris de vertiges et de nausées. Violemment bousculé, le sagittaire en cormier tombe sur le plancher poussiéreux dans un bruit mat. Comme le sculpteur ploie sous l’infarctus, ses jambes ne supportent bientôt plus son poids. Le corps ramassé sur lui-même contre la colonne, la main tendue d’Émile Cambusier vers le miroir fendu de son œuvre, semble suivre du bout des doigts le F que dessinent ses fêlures. Dans ce grenier exigu, à la croisée des chemins, une porte vient irrémédiablement de se fermer…

1 Voir « Faux Semblants »