Tempus Fugit : Le Gaennec.

Un agriculteur arrive à l’embranchement sur une carriole à cheval, dont les deux grosses roues à bandage aux rayons épais sont aussi hautes que le jeune homme. Apercevant cet étranger drôlement attifé, il fait halte pour s’adresser à lui, une pipe coincée entre les dents, probablement éteinte depuis un moment :

– Demat ! Mat an traoù ? … Ça va ? Je peux t’aider ?

– Je… oui, bafouille le journaliste. Vous savez si un certain Le Gaennec habite par ici ?

Libérant sa mâchoire de sa pipe, il reprend, d’un ton duquel le biographe ne sait s’il est sec ou enjoué :

– Le Gaennec ? Bien sûr, gamin, tout ce que tu peux voir alentour est à Le Gaennec. Qu’est-ce que tu lui veux, à Le Gaennec ?

– Lui parler.

– Et de quoi, si ce n’est pas indiscret ?

– Des miroirs Cambusier.

Le fermier, derrière son épaisse moustache, pince les lèvres à l’évocation de l’œuvre de son ami. Son regard bleu ciel, perçant et vif, considère un instant l’étranger qui ne semble pas trop savoir sur quel pied danser. Puis, s’assombrissant quelque peu, il tire bientôt un cure-pipe de sa blague à tabac en cuir. Il nettoie le fourneau, sans se soucier le moins du monde que son attelage soit au beau milieu du carrefour. Trahissant son identité, il finit par demander, tout en bourrant sa bouffarde de tabac brun :

– C’est la vieille antiquaire qui t’envoie, c’est ça ?

Avant qu’Honoré ne réponde quoi que ce soit, Le Gaennec craque une allumette suédoise sur le grattoir du petit emballage en carton. Il remarque la fugace expression de surprise que ce geste anodin provoque chez le biographe, mais poursuit :

– Elle n’a pas eu la santé pour faire le voyage elle-même cette fois-ci ? Dam ! Ces miroirs ne sont toujours pas à vendre.

De peur de perdre le fil, le journaliste n’ose tirer des conclusions hâtives quant à l’identité de l’antiquaire en question :

– Vous les avez donc encore en votre possession ?

– Tu n’as pas bien appris tes leçons, gamin. Chez Le Gaennec, on ne cède pas un pouce de terrain.

– Euh ! Certes… Pourrais-je les voir néanmoins ?

Les sourcils froncés, le Breton n’a pas l’air décidé. Toutefois, la mine affable de l’écrivain le met en confiance :

– Tu as une bonne tête, va, et puis j’imagine que tu as dû faire un joli bout de chemin pour arriver ici. Ce ne serait pas très noble de te renvoyer chez toi sans que tu aies pu voir l’objet de ta visite. Retiens néanmoins que j’apprécie de moins en moins les méthodes de la vieille Cambusier. Auparavant, elle ne manquait jamais de me prévenir de sa venue par courrier ou télégramme.

– Je… C’est à la fois le hasard et le temps qui m’ont fait défaut ici. J’en suis désolé, veuillez bien me croire.

– Ça va. Allez ! Grimpe.

L’homme désigne de la tête la place vacante à ses côtés sur la charrette, attelée à un percheron blanc, digne de l’époque originale d’Honoré. Ce dernier émet aussitôt un soupir de soulagement à l’idée d’avoir échappé, une fois encore, à l’automobile.

– Tu as l’air déçu…

– Non, au contraire, je n’en peux plus des trajets en train, ment le jeune homme du tac au tac. Un peu d’air frais sera le bienvenu.

– L’air frais, pour sûr que c’est un privilège, ça, gamin.

Honoré ne sait que répondre à ce nouvel hôte du futur qui, par chance, se montre prolixe :

– Les automobilistes ne verront même plus ce qui les entoure un jour. Ils iront tellement vite qu’ils ne prendront aucun plaisir à se déplacer. Ils feront des kilomètres et des kilomètres et tout ce qu’ils retiendront, ce sera la quantité d’essence qu’aura consommé leur bolide !

– Vous semblez bien sûr de vous. Ces engins ne vont pas tellement vite pourtant, gaffe l’écrivain.

– Ben moi, gamin, j’ai assisté à une de leurs courses, au Mans, en 1925. Eh bien, il y avait ce coureur, Marius Mestivier, avec sa Ravel. Ils vont bien assez vite pour se tuer, dam !

ebook

Le cultivateur donne fermement la direction à suivre à son cheval. Il a au moins quarante-cinq ans. Donc il pourrait fort bien être l’arrière arrière-petit-fils du Breton qui a acquis les miroirs de son ami. D’un rapide calcul mental, l’écrivain se dit qu’il pourrait fort bien être arrivé autour de 1940. Pour confirmer son hypothèse, il relance maladroitement le paysan :

– Il y a combien de temps de cela ?

– Ben je te l’ai dit, 1925, ça fait onze ans, tu ne sais plus compter ?

– Excusez-moi, j’avais mal compris.

1936. Honoré peut enfin déduire qu’il a bondi de vingt-quatre ans dans l’avenir. Élisabeth a donc près ou plus de soixante ans. De là à ce qu’un quadragénaire l’appelle « la vieille » Cambusier, ce serait très grossier, à moins que le paysan n’ait pas quarante ans comme le journaliste l’a supposé au départ. Pourtant sous cette moustache généreuse se cache un visage marqué par des souffrances certaines. Comme son regard s’attarde un moment sur l’épaisse cicatrice qui souligne un creux à hauteur de la mâchoire du paysan, celui-ci repart :

– Qu’est-ce que tu regardes comme ça ?

– Votre cicatrice.

– Ah ! Méchant souvenir de 14, mon garçon. Tu veux que je te raconte ?

– Volontiers.

Le fermier explique bientôt, avec force détails, comment il croisait la mort à chaque motte de terre, dans la Somme. Il avait rapidement perdu la notion du temps, les jours se succédant sans distinction. Dormir était devenu un privilège, penser une torture, espérer une utopie. Puis, en juillet 1916, tout avait basculé pour lui lors d’un énième assaut. Le feu était nourri, les Hotchkiss crachaient leurs rafales meurtrières et les « fritz » n’étaient pas en reste. Des obus explosaient tout autour. Le cultivateur semble revivre la scène qu’il décrit, grave. Ses mains trahissent son émotion de tremblements et de légers à-coups sur les rênes. Chaque détail lui pèse et les mots qu’il émet sont tout aussi lourds pour l’écrivain qui l’écoute. Il espérait qu’au vingtième siècle, la guerre ne déchirerait plus l’Europe. Abasourdi, il écoute la fin du récit du Breton :

– On ne voyait pas à dix mètres. C’était monstrueux. Tout à coup, j’ai pris une balle perdue ! J’ai senti une brûlure, le goût du sang affluant dans ma bouche et je me suis écroulé. s’en est pas fallu de beaucoup pour que l’Ankou ne me fauche. j’entendais presque les roues grinçantes de sa charrette…

Le paysan raconte ensuite qu’il est resté alité des semaines à ne plus manger que du bouillon. Finalement comme il ne reprenait pas assez de forces, il fut démobilisé.

– Quoiqu’il en soit, cette balle m’a certainement sauvé la vie. Cette boucherie nous a pris plus de deux cent mille camarades, rien que sur le front de la Somme.

– C’est épouvantable, émet Honoré dans un souffle.

– J’ai une paire de copains qui n’en sont pas revenus. Et chaque dimanche, lorsque je traverse la place, je m’arrête toujours un moment devant le monument aux morts. Tu ne peux pas imaginer l’émotion qu’on peut avoir de voir ces noms que notre instituteur énonçait chaque matin, à l’école.

Tempus Fugit : premiers mots

illustration : détail d’un tableau de Simon Luttichuys, Vanité

DÉDICACES

Sur Internet, on croise des personnes plus ou moins cachées derrière leurs avatars, leurs surnoms mais ce qu’ils partagent finit toujours par transpirer d’une authentique personnalité avec laquelle des affinités peuvent naître. Tout comme Faustine, cette histoire a vu le jour sous le format d’un feuilleton en ligne sur mon blog MSN, avec la même poignée de lecteurs qui soutenaient déjà la jolie rouquine dans son aventure.

Sur un réseau social, un blog comme dans la vie, les gens vont et viennent, certains arrivent sur le tard, d’autres partent pour de bon, sans avoir la chance de voir le fruit des conseils, des encouragements, des petits mots dont ils ont fleuri mes posts. Savaient-ils seulement qu’un simple regard sur le travail d’un artiste est déjà un peu d’eau dans une longue traversée du désert ?

Donc je dédie ce livre à la curiosité, au partage, aux échanges et je pense à Anaïs, Régine et toutes ces étoiles filantes que la maladie nous a prises et qui croyaient en Honoré, Faustine ou Guillaume. Voici un modeste clin d’œil en direction de votre Temps du Rêve, en espérant qu’une forme de lien subsiste, même imperceptible, entre nous tous…

***

Cherbourg-Octeville

Avril 1848

Alors qu’Émile quitte le cabinet du médecin, un seul nom lui vient à l’esprit pour l’aider à mettre ses affaires en ordre. Est-ce l’émotion ou bien le vent du large qui lui pique les yeux lorsque Honoré apprend l’implacable vérité ? Toujours est-il que les deux amis finissent par regagner l’atelier du miroitier, poursuivre leur conversation à l’abri d’un vent rageur. Tout en marchant, le jeune homme se remémore qu’il arrivait par ce même chemin, un matin d’automne, devant l’échoppe désuète de cet artisan en fin de vie.

Il avait tout juste dix-neuf ans quand, poussé par un enthousiasme sans borne pour la littérature, il avait enfin réussi à raisonner, de guerre lasse, une mère veuve et possessive. Elle le destinait à faire prospérer leur majorat, préservé depuis l’Empire malgré de nombreux bouleversements politiques. Le père d’Honoré, le duc de Germont-lez-Gallipouy, mourait quatre ans plus tôt dans un accident de chasse. Sa mère, encore accorte, fit aussitôt l’objet de l’attention de la plupart des duchés alentours. Aussi Honoré vit-il bon nombre de prétendants franchir le seuil de leur propriété, en attendant l’âge de prendre son envol, sous le regard insistant de lions planifiant déjà la purge de leur meute.

L’adolescent, lucide, se sentit vite de trop dans l’écho des plaisanteries déplacées de ce cortège simiesque sinuant déjà autour de sa mère, le cercueil de son père à peine recouvert d’une pelletée de terre. Il ne trouva de réconfort que dans la littérature à laquelle il voua une passion sans borne. Il espérait une mère digne de Pénélope, sans cesse défaisant son ouvrage. Néanmoins, elle minaudait plus qu’elle ne défiait les regards lourds de sous-entendus d’hommes mûrs auxquels le garçon ne prêtait guère, tel La Fontaine, que le talent d’apparat des léopards.

Hélas, Honoré idéalisait certainement trop le souvenir de son père pour cerner la volonté d’une veuve, d’un âge déjà avancé, de ne pas remettre au lendemain des chances qui ne se représenteraient sans doute plus, malgré un désir sincère de respecter la douleur de son enfant. Convaincue qu’elle perdrait l’amour de son fils à le maintenir près d’elle, elle se donna du courage en gageant qu’avec la distance et une passion enfin assouvie, il ne nourrirait pas une rancœur trop tenace si elle refaisait finalement sa vie sur ces entrefaites.

Il fallait une foi indéfectible pour monter jusqu’à la capitale sans mécène, quand on se destinait à vivre de sa plume dans un monde en perpétuelle révolution, où une simple particule n’offrait plus guère d’influence, sinon du mépris. Le provincial découvrit donc avec enthousiasme les locaux du journal où les relations de sa mère le recommandèrent, au 33, rue de Seine. Nous étions à l’aube de l’année 1845. L’année précédente, l’Illustration, dans son engagement culturel, avait fait un appel pour la sauvegarde des coutumes françaises.

Depuis, toutes sortes d’initiatives germaient pour préserver ce qui serait bientôt englobé sous le nouveau concept de folklore. Le jeune homme, sensible à l’écriture de George Sand pour son témoignage campagnard, n’était pas moins fier de ses origines, son accent, ses coutumes, et bien décidé à en devenir le porte-parole dans la capitale. Il aspirait à écrire sur la vie entre champs et pâturages, comme son modèle et qui sait, la rencontrer peut-être.

Secrétaire de rédaction au service de l’Illustration, journal célèbre entre autres pour ses dessins, gravures et plus tard photographies, Honoré perdit peu à peu foi en sa profession. Il ne trouva bientôt plus qu’un intérêt pécuniaire à son premier emploi. Rapporter par exemple que le triomphe du saxophone lors d’une joute musicale sur le Champ de Mars le 22 avril permit à cet instrument d’entrer dans les orchestres militaires ne cadrait plus vraiment avec les ambitions du garçon. Comme une bonne partie de ses contemporains, il revendiquait une culture populaire, l’envie de témoigner de ses origines celtiques, gauloises et paysannes. Il embrassait plus que jamais le projet d’écrire des livres dans la lignée de la Comédie Humaine.

C’est ainsi qu’au printemps 1847, il regagna pour un temps son duché natal, convaincu de son incompatibilité avec la vie parisienne et ses mondanités. Là, son futur beau-père profita de son désarroi pour obtenir sa bénédiction, condition restée impérieuse aux yeux de sa mère pour céder à son prétendant le plus persévérant. Habile, il se porta garant des dépenses d’un rejeton vraisemblablement capricieux lancé dans une nouvelle entreprise littéraire, sur les traces du grand Balzac, dans la Manche. Tant que celui-ci ne ferait plus parler de lui à Germont, tout irait pour le mieux, fut-il la meilleure plume que cette ville ait jamais porté.

Dans cet ostracisme tout juste soupçonné comme tel, Cherbourg-Octeville trouva tout de même grâce aux yeux du nobliau, qui s’intéressa finalement à l’un des anciens fleurons de Tourlaville, sa verrerie. Plus ou moins fermée depuis près de quarante ans, elle portait cependant encore l’empreinte de la richesse de son passé. En l’occurrence, beaucoup d’autochtones enthousiastes n’attendaient que cela de raconter une anecdote familiale liée à la miroiterie. Le nom de Louis Lucas de Nehou revenait d’ailleurs dans toutes les bouches, bien que le coulage des glaces qui permit à Colbert de s’affranchir du savoir-faire vénitien remontât à près de deux cents ans.

C’est au fil de ses pérégrinations dans les quartiers de Cherbourg qu’il finit par rencontrer ce vieil artisan dont tout le monde parlait, formé au début du siècle, alors que la verrerie ne produisait pratiquement plus que des bouteilles et des verres à vitres. Il était l’un des derniers à avoir pu embrasser la profession de miroitier en assimilant le savoir des anciens qui avaient connu une époque plus faste. Malgré son talent indéniable, pour subsister, l’homme ne fabriquait plus guère que de petits miroirs pour les salons de beauté et les particuliers aisés. Il s’appelait Émile Cambusier.

Peu à peu, Honoré découvrit le parcours de l’artisan pour en extraire le sujet de son premier livre ; c’était une œuvre lourde, accouchée dans la souffrance, qui ne connaîtrait de lecteurs que parmi les proches de sa mère à Gallipouy. Néanmoins, Honoré ne perdit pas totalement son temps auprès du miroitier. Même s’il savait que pour rebondir de cet échec, il lui faudrait bientôt retourner à Paris, il avait pris goût à cette vie au contact de leur mer, la rudesse des ports donnant sur la Manche, les gueules burinées des marins pêcheurs.

Émile pour sa part appréciait leurs longues balades sur le port. L’âge avançant, l’obscure solitude dont la vie ceint toute personne perdait un peu de son emprise sur le vieillard lorsque le regard de l’auteur s’éclairait au récit d’une vie dédiée au travail du verre. Honoré quant à lui d’avoir celui d’un mentor sur son écriture lui donnait l’audace de croire en son talent, même si celui-ci se cachait encore derrière de longues tirades ampoulées. L’ouvrage terminé, ils gardèrent donc l’habitude de se voir régulièrement.

La maison en pierre, typique de la région, porte un cachet et un charme campagnards auxquels le jeune homme ne prête plus attention. À force de vivre là, il s’est habitué aux colombages, au charme du port. La seule porte donne sur un atelier qui s’étend d’une grande cheminée ouverte sur la gauche, noircie par la suie et la fumée, à un escalier tournant aux marches irrégulières et épaisses à moins d’une dizaine de mètres sur la droite. Les fenêtres diffusent un peu de lumière aux lieux, à travers des rideaux jaunis par le temps et le chauffage au bois. L’habitant ajoute bientôt un peu de bois sec sur les braises qui se remettent à crépiter, ranimées de petites flammes vives. Par intermittence, les murs irréguliers semblent danser et suivre leur ondulation.

De grands miroirs appuyés contre le mur du fond, à même le sol, et quelques autres, accrochés à de gros clous rouillés, rendent tout de suite l’endroit moins oppressant. En effet, l’ouvrier évolue depuis quelques temps dans un impressionnant capharnaüm, composé surtout de bois d’œuvre, de cadres accumulés autour d’un établi, fabriqué autrefois par un ami menuisier. Rustique, il se résume à une poutre soutenue par quatre pieds solides, assortie d’un étau monté sur une vis sans fin en façade. Le serre-joint planté à l’opposé maintient une cale quelconque, cernée de ciseaux à bois posés çà et là, négligemment.

Un visiteur au regard averti aurait certainement pu tirer une évidente conclusion quant à l’état de santé du propriétaire des lieux en associant ce manque de soin manifeste pour son matériel à la qualité indéniable de l’ouvrage encore exposé là. S’affairant bientôt dans le coin repas qui se résume à une table et deux bancs de la même veine que le reste du mobilier, dont l’établi, Émile finit de moudre du café dans son moulin cubique flamand. Son biographe, encore ému par la nouvelle, s’assoit, les jambes coupées par un verdict aussi tranché auquel il s’attendait pourtant. L’homme vivait seul depuis la mort de son épouse, plutôt chichement. Il avait manipulé toute sa vie de nombreux produits chimiques, allant du cobalt au mercure. Il ne doutait d’ailleurs pas que son métier soit à l’origine de ses problèmes de santé, bien que la raison lui insufflât de mettre finalement tout cela sur le compte de ses « vingt ans de trop ». Il trouvait d’ailleurs exceptionnel d’être arrivé à un âge aussi avancé :

– Tu sais, je n’ai plus de famille et ton travail pour me faire passer à la postérité me laisse penser que finalement, tu es peut-être celui que j’attendais…

– Qu’entends-tu par là ?

– Oh ! J’entends simplement que je ne t’ai peut-être pas confié le plus important de mes secrets. Tu ne goûteras peut-être pas cela, mais autant je suis incapable de te décrire le déroulement de la semaine passée, autant mes souvenirs d’enfance me reviennent aisément. Je revois sans peine mon Périgord natal, Bainac et sa forteresse dominant la Dordogne du haut de son rocher ; ses rues escarpées où je courais enfant entre la petite maison de mes parents et celle de mon grand-père. Il m’emmenait toujours dans son potager pour me faire biner la terre, soigner les plantations, les vertus des plantes, celles qui soignent, celles qui peuvent tuer, suivre les phases de la Lune.

– Tu m’as déjà conté cela. Que ne m’aurais-tu donc confié qui revête aujourd’hui un caractère si impérieux ?

– J’y viens. Mon père ne portait pas en haute estime son beau-père parce qu’il ne savait pas lire le latin comme lui, ni écrire trois mots sans faire de faute. Celui-ci tenait en effet son savoir de la tradition orale, de récits qu’on se fait autour d’un bon feu, les longs soirs d’hiver. C’est avant de dormir que les anciens communiquaient aux jeunes leurs secrets. Des connaissances ancestrales étaient transmises ainsi, dans les campagnes, depuis des générations, bien avant que les presses allemandes ne produisent leurs premiers incunables. Hermétique à cette culture, mon père n’aimait guère notre complicité. Il m’exila donc ici pour me faire apprendre le métier de miroitier. La Glacerie lui était venue aux oreilles de ses relations. Je pense que personne ne soupçonna que je mettrais cet apprentissage à profit pour mettre en pratique ce que mon grand-père avait commencé à m’enseigner.

– À savoir ?

– L’astrologie et ce que tu dois peut-être connaître sous le nom d’alchimie.

Honoré ne peut réprimer un petit sourire. En effet, de son point de vue de réaliste, juger du destin des hommes à partir de la position relative des planètes revient à accorder une quelconque vraisemblance aux superstitions populaires. Cambusier renvoie son sourire au jeune incrédule avant de commencer une démonstration argumentée sur le lien ineffable entre l’observation du ciel et le destin des hommes.

– De nombreuses pratiques ont été perdues avant comme pendant l’Inquisition. Cette déraison populaire a meurtri notre patrimoine. Rares sont ceux qui ont su préserver les rites originels sans finir suppliciés ou brûlés.

– Ton grand-père était de ceux-là, je suppose. C’est ce qu’il t’a transmis, n’est-ce pas ? Tu attendais donc de me connaître suffisamment pour évoquer un sujet qui reste sensible, malgré le déclin de la tyrannie de l’Église sur les Sciences depuis la Révolution.

– Honoré, tu manques ta vocation à ne pas persister dans le métier de journaliste. Tu as mis le doigt dessus. Il existe un vaste monde en dehors de cette Église comme des limites du savoir qu’elle tolère. Cette Église et, pire encore, nos contemporains bornés par leurs peurs. Sous la pression de cette masse imbécile, tout un pan de notre réalité n’a trouvé de survivance que sous la forme de légendes, de comptines et d’adages de vieilles femmes. Il faut reconnaître que l’homme a toujours été doué pour avilir ce qui l’effraie ou ce qu’il ne s’explique pas. Seulement, derrière les mythes se cache toujours une part de vérité. Il ne tient qu’à toi de la déceler.

Un frisson parcourt l’échine du jeune auteur qui commence à se demander où cette conversation va les conduire. Alors que l’eau se mélange à la mouture dans la petite cafetière à siphon, l’odeur du café prend le dessus sur celles, puissantes dans cet espace si peu ventilé, du bois et de la terre battue. Honoré plante son regard dans celui de son ami, sans détour :

– Où veux-tu en venir, à la fin ?

Éteignant son petit brûleur, le vieil homme finit par se diriger à nouveau vers la porte d’entrée :

– Il est une partie de mon travail dont tu ignores tout, dont plus personne en vérité ne soupçonne probablement l’existence. Viens.

Fermant à clef la boutique avec une grosse clef qu’il laisse sur la porte, Émile jette ensuite un dernier regard à la rue entre les rideaux, où des enfants et leur maman se précipitent à toutes jambes pour échapper à la prochaine averse :

– Ces mômes… Ils sont nés il y a quelques années à peine et quand ils seront comme moi au bout de leur vie, que restera-t-il de nous ? Que sera devenu le monde et quel dessein aurons-nous finalement servi ? Qui se souviendra du journaliste que tu es ou du miroitier que je fus ? Tu vois, la mort ne m’a jamais vraiment effrayé, je l’accueille même aujourd’hui en amie. Non, ce qui me terrorise vraiment, c’est de disparaître sans avoir transmis une quelconque étincelle immortelle. Balzac, Hugo, Musset, Sand, ces auteurs dont tu me rebats les oreilles à longueur de temps, eux vivront après leur mort dans les mémoires de leurs lecteurs, dans les bibliothèques, les écoles peut-être.

– Et alors ?

– Disons qu’à ma manière, j’ai produit mon chef-d’œuvre, ma survivance, mon héritage. J’ai créé quelque chose qui, je l’espère, me mènera à la postérité au même titre que tous ces livres.

Les deux hommes empruntent bientôt le vieil escalier tournant en chêne, craquant comme le pont d’un bateau. L’aîné aime donner son bois pour des chutes de charpente marine de la grande époque de la constitution de la flotte navale sous Louis XIV. Il se plaît à radoter gentiment sur le sujet, seulement son hôte trouve Brest un peu trop éloignée pour valider une telle anecdote. Si Honoré est déjà monté jusqu’au salon d’Émile, jamais ce dernier ne l’a laissé franchir le seuil de la petite pièce mansardée qui le jouxte. Le journaliste pensait jusqu’ici qu’il s’agissait simplement de sa chambre à coucher.

– Tu connais déjà mon atelier. Il est temps pour toi de découvrir mon petit musée personnel.

Treize piédestaux en pierre, agencés en demi-cercle, font face aux deux hommes. Ouvragés avec raffinement, ils sont gravés chacun d’un symbole évoquant le Zodiaque. Sur chacun d’eux, un tissu de lin, jauni par le temps et la poussière, protègent des formes pour la plupart rectangulaires, posées à plat.

– Je te présente l’œuvre d’une vie, Honoré. Mes treize miroirs du Zodiaque. Chacun possède un dessein bien particulier. Seulement, on ne peut l’entrevoir qu’en faisant corps avec lui. Certains ont révélé leurs secrets, d’autres sont restés obscurs, même pour moi qui les ai fabriqués.

– Qu’est-ce que cela signifie ? Ce ne sont que des miroirs, n’est-ce pas ? Qu’ont-ils de si particulier que tu doives les maintenir cachés dans une pièce dédiée ?

– Les forces en jeu sont presque inimaginables à ton point de vue. Mon grand-père portait ce savoir. Il m’a indiqué un chemin, sans me livrer toutes les réponses. J’ai fait ma part du travail et je laisse à mon tour de nouvelles questions en héritage. Tout ce que je peux te dire, c’est que ces miroirs sont des portes qui choisissent ceux qui peuvent les franchir…

– Quel rapport y a-t-il avec le Zodiaque ?

– Cela vient en partie de son origine profonde. Le Zodiaque est la zone des cieux autour de l’écliptique, où passent le Soleil et les planètes. Tu peux trouver cela hautement figuratif et peu représentatif de la réalité, mais ce n’est pas un hasard si l’Église a récupéré certains de ces symboles. L’année compte douze mois, Jésus avait douze apôtres, sans compter les évangélistes associés aux signes du Taureau, du Lion, du Scorpion et du Verseau. Mais je ne t’apprends rien, tu es un bon catholique.

– Alors pourquoi treize signes ?

– Le Serpentaire n’est plus retenu dans l’astrologie depuis le cinquième siècle avant Jésus Christ. J’ai toutefois été inspiré de le représenter…

– De quel schéma t’es-tu inspiré pour les fabriquer ?

– De celui de mon grand-père. Il te faudrait des mois pour apprendre cette science et en comprendre les rouages. Là n’est pas mon but. Le temps nous manque, certes. Qui plus est, tu es trop imprégné de croyances limitantes pour accorder le crédit que seul un enfant peut donner aux notions mystiques qui sont en jeu ici. Sans cette pureté, cette ouverture de cœur absolue, ton apprentissage ne vaudrait que pour sa curiosité, sans le respect véritable du culte. Je ne le permettrai pas. Ce serait insulter la mémoire de l’homme qui m’a transmis ce savoir.

– Tout cela me paraît bien éloigné d’un héritage quelconque, d’une étincelle, si personne n’est capable de capter ce que représentent réellement ces miroirs à tes yeux. Si tu ne révèles pas ta démarche artistique, ils seront considérés comme de vulgaires miroirs ayant trait à l’astrologie, rien de plus.

– Rappelle-toi bien, car c’est important, Honoré, le chemin, c’est là l’héritage. Plus important que l’endroit d’où tu viens, celui où tu choisis d’aller déterminera qui tu es.

Arrivé à hauteur d’un premier piédestal gravé de deux coupoles, suspendues à un bras à la courbure régulière, Émile retire d’un geste un rien frénétique le drap pour révéler un cadre de bois sculpté lui-aussi pour évoquer le fléau, les ficelles et les plateaux d’une balance de changeur. La glace, ciselée, est délicatement maintenue sur le fléau en trois points. En équilibre, elle donne l’impression de flotter entre les plateaux, brillante comme du cristal, aux yeux du jeune homme, stupéfié de tant de précision. Cambusier enchaîne :

– Le Miroir à la Balance capte les défauts de son élu et le confronte à ses pendants, peu importe qu’il croie ou non aux influences astrales ou soit simplement instruit des connaissances millénaires en jeu ici. S’il t’était destiné et qu’il existât un quelconque déséquilibre en toi, j’aime autant te dire que…

– Allons, Émile, le coupe le jeune homme, souriant. Un miroir reste un miroir, c’est inoffensif.

– Ceux-là sont différents, persiste le miroitier, grave. Cela dit, tu n’es pas un garçon superstitieux, c’est une excellente disposition.

Le ton sérieux, voire solennel qu’il emploie, suggère que le Périgourdin nourrit une croyance indubitable en une forme de sorcellerie présente entre ces quatre murs. Se gardant clairement de dévoiler le cadre suivant, il reprend, encore plus nerveusement :

– Le Miroir aux Gémeaux, je te le déconseille. Il est extrêmement puissant et ne réussira sans doute à personne…1

Arrêté devant un dernier piédestal, il ajoute :

– En revanche, en voici un qui me paraît spécialement indiqué pour toi, puisque tu es sagittaire, il me semble.

– En effet.

– Tu es donc né avec ses qualités. L’enthousiasme, le courage et la sincérité. Un aventurier bouillonnant sommeille en toi, Honoré.

– L’aventure ? C’est donc ce à quoi mon signe me prédispose ?

– Il ne s’agit pas simplement de ton signe, Honoré. Les astres déterminent un chemin de vie et des traits de caractère dominants. On ne peut cependant pas prédire, sur mille personnes partageant les mêmes traits dominants, laquelle aura le destin qui lui incombe. Cela dit, si une convergence astrale naissait, ce serait pour toi une véritable opportunité, un chemin susceptible de donner une dimension unique à ta vie.

– Je dois avouer que je n’entends guère ton discours.

– Ne t’en inquiète pas pour le moment. Il y a peu de chances qu’une telle chose arrive. De toute ma vie, je n’ai d’ailleurs assisté qu’à une seule convergence.

Il s’interrompt un instant. De repenser à l’événement en question il sent son cœur se serrer mais choisit de poursuivre malgré tout :

– J’ai une idée bien précise sur ton compte. Seulement, si je te souffle ne serait-ce qu’un subtil indice, tu serais capable de tout entrevoir et de faire des choix influencés. Or je ne veux surtout pas t’influencer, pas avec les forces en jeu. Souviens-toi, mon héritage ne réside qu’en une porte. Seuls tes choix détermineront l’issue du voyage. Et si je peux te donner un dernier conseil, laisse parler ton cœur.

– Quelles portes as-tu déjà empruntées ?

– Il y a des portes qui s’ouvrent à nous, beaucoup qui restent fermées, d’autres enfin qui se referment sur nous. J’ai suivi ma voie et je ne garde qu’une certitude à présent. Le destin ne t’a certainement pas conduit jusqu’à moi pour n’être qu’un vulgaire témoin. Il me plaît même de croire que j’ai peut-être créé ce miroir pour toi.

– Que me vaudrait cet honneur ?

– Celui d’apporter une réponse à tes tourments d’adolescent. Trouver la voie que tu cherches tant, Honoré…

Comme il achève sa phrase, l’artisan dévoile un second miroir, taillé dans du cormier, l’un des bois les plus durs à travailler. Le Sagittaire se présente cabré sur ses pattes arrières, sa flèche pointée sur Honoré, comme si l’arbre duquel il était tiré n’avait poussé que pour être confronté au jeune homme, sous cette forme précise. Entre les pattes nerveuses de la créature, un petit miroir ovale, simple à l’extrême, surplombe un médaillon, gravé d’arabesques en latin :

– Tempus Fugit… La fuite du temps ?

– Ton destin serait de transgresser les frontières, semble-t-il. À quelle fin ? Voilà la question.

À peine Émile finit-il sa phrase que l’image reflétant les traits contrariés du jeune auteur semble se flouer subrepticement. Curieux, celui-ci veut toucher du doigt la surface du miroir. Un frisson glacial se diffuse aussitôt dans son corps avec une telle intensité qu’il perd connaissance. Le miroitier sursaute puis tourne sur lui-même, surpris. En l’espace d’un instant, son ami a disparu plus promptement qu’un illusionniste, lui causant trop d’émoi dans son état. Pris de sueurs froides, le Périgourdin voit la glace retrouver doucement son éclat impeccable.

L’angoisse qui succède à la surprise lui coupe le souffle. La poitrine oppressée, l’homme reste incapable d’émerger de ce cauchemar éveillé. Il s’appuie maladroitement au plus proche piédestal, bientôt pris de vertiges et de nausées. Violemment bousculé, le sagittaire en cormier tombe sur le plancher poussiéreux dans un bruit mat. Comme le sculpteur ploie sous l’infarctus, ses jambes ne supportent bientôt plus son poids. Le corps ramassé sur lui-même contre la colonne, la main tendue d’Émile Cambusier vers le miroir fendu de son œuvre, semble suivre du bout des doigts le F que dessinent ses fêlures. Dans ce grenier exigu, à la croisée des chemins, une porte vient irrémédiablement de se fermer…

1 Voir « Faux Semblants »

à retrouver en version brochée :

ou dans l’intégrale numérique :

Les Miroirs Cambusier: L'intégrale par [Giovanni Portelli]

Et si la Bretagne des années 30 vous attire, cliquez sur la photo 😉

champ clairiere colline coucher de soleil
Photo de Baptiste Valthier sur Pexels.com

LES PHOTOS DU MUSEE DE BRETAGNE : FANTASTIQUE VOYAGE DANS LE TEMPS

5 commentaires sur “Tempus Fugit : Le Gaennec.

  1. Très beau texte.
    Mes deux grands-pères étaient à Verdun à la même époque. Ils n’avaient pas vingt ans. Ils n’en parlaient jamais. Trop moche. Mais ils étaient positifs, ouverts, comme si cette saleté de guerre les avait définitivement débarrassé de toute méchanceté.

    Aimé par 1 personne

      1. Je n’ai plus les détails en tête mais un grand-père à mon père était du Frioul. Après la guerre l’Italie a annexé la région et nous avons tout perdu, d’où l’émigration vers la France. Sans cette guerre au final mon père ne serait probablement jamais venu au monde, ni moi…

        Aimé par 1 personne

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