Aliandra épisode 1 : l’Éveil. extrait…

Tiré du chapitre Sarah, ou le journal d’Alex Gartempe. Après une bagarre à l’école où Alex s’est placé entre un élève violent et elle, Sarah décide d’ouvrir celui-ci à son jardin secret, un petit coin de verdure perdu dans les bois, entre quatre gros chênes…

Avec du fil de pêche et un couteau suisse dont elle ne se sépare jamais, elle bricole des carillons à vent, creuse de petites sculptures naïves dans des branches mortes, passe le temps en contact avec la nature. Elle raconte à Alex qu’elle a bien essayé de repiquer des orchidées sauvages et autres fraisiers ici, mais le passage de petits animaux, le manque de lumière et probablement aussi d’expérience ont nui à son projet. Bizarrement la présence d’Alex avec elle dans ce coin de forêt qu’elle arpente d’ordinaire en solitaire lui procure une émotion particulière. En réponse, il évoque sa vie décousue. Il n’a évidemment jamais eu le loisir de pouvoir se créer un endroit à lui comme celui-ci. L’idée trouve naturellement grâce à ses yeux, tout comme les créations de la jeune fille, qu’il qualifie simplement de « géniales ».

Le cœur battant plus fort que d’accoutumée, Sarah est brutalement prise d’une violente quinte de toux qui l’oblige bientôt à s’adosser à un arbre. Portant presque aussitôt la main à sa poitrine, Alex sent sa cage thoracique se contracter malgré lui. Son cœur semble alors se mettre à battre deux cadences à la fois. Honteux, il se tourne pour tenter de cacher qu’il perçoit à la fois l’émotion et l’étrange encombrement respiratoire de son amie. Bien qu’elle soit rapidement obligée de s’asseoir sur une grosse racine, proprement vidée de ses forces, elle a tout de suite capté son volte-face. Inquiet d’être découvert, le garçon ne sait plus comment réagir. Crachant plusieurs fois, elle finit par reprendre le dessus sur sa toux avant de lancer, la voix légèrement sifflante :

– Tu me vois tousser et du coup… tu as la trouille d’attraper ce que j’ai ?

Cherchant aussitôt le regard de la jeune fille, il objecte franchement :

– Non, ce n’est pas ça. Ça va aller ?

Son visage manifeste une empathie sincère. Sa main s’attardant cependant sur son torse, Sarah s’énerve toutefois :

– Alors quoi ?

– C’est rien, laisse tomber. On devrait rentrer, si tu ne te sens pas bien.

– Non c’est bon, c’est juste… mon asthme. Ça va passer.

– Ça, ce n’est pas de l’asthme, réplique-t-il spontanément avant de se mordre les lèvres d’avoir émis cela tout haut.

Elle lui adresse un regard à la fois surpris et inquisiteur :

– Ah parce que tu sais reconnaître l’asthme au son d’une toux, toi ?

Il ne répond pas, souhaitant vivement que la conversation change de direction. Baissant les yeux, il découvre à même le sol, entre les premières feuilles mortes, un bout de bois flotté sculpté, probablement récupéré près de l’estuaire de la Gironde. L’adolescente lui a donné la forme d’un chihuahua ailé, une fantaisie sur laquelle il reste figé, attendant que Sarah change de sujet, ce qu’elle finit par faire, notant l’intérêt du garçon pour son fennec :

– C’est mon « Harmonique ».

– C’est quoi, un Harmonique ?

– Une espèce d’ange gardien… qui peut prendre l’apparence d’un fennec ailé… Mais puisque tu n’as pas l’air de vouloir partager tes secrets… Je ne vois pas pourquoi je t’en dirais davantage sur les miens.

– Quel secret ? Je n’ai pas de secret.

– Maman m’a raconté que tu as simulé une crise d’asthme pour te faire remarquer… au foyer. C’est pour ça qu’elle a voulu qu’on se rencontre, je suppose… Pour voir si tu mens ou si tu as réellement un don…

– Quelle importance ? rétorque subitement Alex avec un visage traduisant surtout de la tristesse. Tu dois déjà me prendre pour un fou ou un menteur, comme les autres.

– J’ai l’air de me moquer de toi ou de te prendre de haut ?

– Non, mais…

– Dis-moi ce que tu as perçu… Je te dirai si ça correspond à ce que je ressens… et on sera fixé.

Comme il hausse les sourcils, elle esquisse un sourire avant d’ajouter, essoufflée comme si elle venait de disputer un sprint :

– Il n’y a que toi et moi… personne pour te juger ou se moquer… Alors vas-y, lance-toi.

Après quelques longues secondes d’hésitation, les yeux toujours axés sur la sculpture, l’orphelin se met à parler d’une voix sourde, presque inaudible. Comme elle l’exhorte à parler plus fort, il répète enfin distinctement :

– Tu as parfois des douleurs au ventre. Tu as souvent quelque chose dans la gorge et tu ne respires pas comme tu devrais. Tu manges comme quatre mais tu ne grossis pas. Une fois tu vas bien, et là, tes poumons se mettent à bouillonner et tu te vides de tes forces comme ça, d’un seul coup.

– Attends, je ne viens pas d’avoir tout ça en même temps, réplique-t-elle, retrouvant peu à peu contenance. De quand parles-tu ?

– Ce n’est pas la première fois que je ressens ça avec toi, dit le garçon le plus sérieusement du monde. Mais je sais que ce n’est pas de l’asthme.

– Tu me charries, allez ! réplique la grande, désarmée par le sérieux de l’enfant malgré l’absurdité du discours qu’il lui tient. Tu as dû voir les médicaments, les aérosols et mes visites quotidiennes chez le kiné. Les parents auront vendu la mèche, c’est obligé !

Plantant son regard profond dans celui de la jeune fille, il soupire, lassé d’avoir récolté une nouvelle fois le scepticisme là où il espérait tant la confiance :

– Je te l’avais dit que tu ne me croirais pas. Tes parents m’ont juste dit qu’il ne fallait pas que je m’en fasse, que ça ne s’attrapait pas. Ils ont dû croire que j’avais peur des maladies.

Après une pause, il ajoute, clairement affligé par le détail qu’il soulève :

– Aucun de vous ne m’a dit ce que tu as. Ça fait partie de votre monde « à vous » et vous n’en parlez jamais quand je suis là. Mais même si je ne sais pas comment s’appelle ta maladie, je l’ai ressentie.

– C’est impossible, Alex, sourit-elle alors. Personne ne peut sentir les choses comme quelqu’un d’autre. Toutefois les poumons qui bouillonnent, je dois dire que tu es tombé pile…

L’enfant de l’assistance décide de s’asseoir à son tour, à même le sol, à deux pas de la jeune fille. Visiblement déçu, il ne sourit pas, ne trahit pas une seule seconde qu’il n’est pas sincère. Il semble simplement avoir renoncé à la convaincre, à l’instar d’une personne honnête qui attend que l’esprit de son interlocuteur fasse de lui-même le chemin jusqu’à la vérité.

– Impossible, répète-t-elle encore, sans conviction, juste comme si, intrinsèquement, se raccrocher à la normalité comptait plus pour elle que de simplement admettre l’extraordinaire.

Somme toute, elle n’ose plus prononcer quoi que ce soit d’autre. Un frisson la parcourt de part en part. Il fait pourtant chaud pour ce début octobre, un vrai été indien, presque celui de la chanson. Outre la crise qu’elle vient de subir, ce qu’elle est en train de réaliser lui glace pourtant les veines. Aussitôt Alex frissonne, connecté comme il ne l’a jamais été avec quiconque. Il sent à présent que son cœur s’emballe. Se redressant, une envie spontanée de prendre l’adolescente dans ses bras le presse, sans trop savoir si cela vient d’elle ou de lui. Personne ne s’est jamais tenu aussi près de comprendre ce qu’elle combat au quotidien depuis si longtemps. Personne n’a jamais été si près de croire qu’il peut l’éprouver comme elle. Il fallait que ce petit gars de l’assistance ait le cœur plus ouvert qu’une antenne radio et saisisse enfin tout ce qu’elle garde sur le cœur depuis toujours.

Sans aucun calcul, sans même y réfléchir, ils s’embrassent au pied de ce chêne, comme deux proches se retrouvant sur le quai d’une gare après une longue séparation. Prenant un peu de recul, Sarah croise à nouveau le regard de jais de l’enfant. Son cœur « à lui » bat à toute vitesse, imprimant son rythme effréné à ses lèvres devenues brûlantes. Il la trouve d’une beauté incroyable malgré son visage émacié et son teint pâle. Elle lui prête une maturité inédite pour un garçon de son âge. Leurs quatre ans de différence s’effacent, tout comme la pudeur et la peur qui pétrissent l’audace que seule une sérieuse perte de pondération leur procurerait d’ordinaire. Leur communion atteignant son paroxysme, ils se sentent tellement en phase que leurs lèvres se lient naturellement, dans un bisou d’enfant, à peine appuyé, mais aussi fort pour eux que le plus enflammé des baisers d’adultes. Leur histoire vient de naître, dans ce sanctuaire de bricoles sculptées au couteau, entre les quatre chênes d’un jardin devenu celui de Sarah et d’Alex.

Un moment plus tard, blottis l’un contre l’autre au pied du même chêne, Sarah, caressant tendrement les cheveux de son premier amour, finit par penser à voix haute :

– Tu as dû te sentir bien seul avec une telle perception des autres. Et personne ne t’a jamais pris au sérieux avant moi ?

– Non tu es la première. Par contre, avant toi, ça n’avait jamais été aussi long ni aussi fort.

– J’imagine que ton don doit être plus affirmé quand tu le partages avec une personne que tu apprécies.

Elle sourit à ce dernier mot, n’osant plus parler d’amour à présent que le « contact » est rompu. Attrapant le morceau de bois flotté gravé du fennec ailé, le garçon ne lance qu’un regard à son auteur qui traduit sans mal sa requête :

– Ah ! C’est mon tour de te confier mon secret ?

Il acquiesce, attentif aux traits fins de Sarah. Il décrit un instant le vert si intense de ses yeux, ses lèvres fines, son petit nez et ses longs cheveux bruns. Elle remarque évidemment son regard insistant. Rougissant malgré elle, elle bougonne doucement :

– Arrête ! Ça me gêne quand tu me regardes comme ça…

Ce à quoi il répond d’un grand éclat de rire. Sans trop comprendre pourquoi, il se sent bien avec elle, comme si ce coin de forêt avec elle était la place qui lui incombait sur cette terre. Jouant le running gag, il finit par revenir à la charge avec la sculpture. Soupirant, elle finit par éclairer le garçon, gravement :

– Quand on m’a trouvée, j’avais déjà quasiment un an, aux abords des Pyrénées, à l’arrière d’une décapotable dans une station-service. Presque assez grande pour dire papa ou maman, pas assez pour leur donner un vrai nom. Je suis le premier « dossier » de Dominique en qualité d’éducatrice. Une vraie voie sans issue pour une débutante, compte tenu que je suis atteinte d’une variante de la mucoviscidose, apparemment mal connue, probablement aussi mortelle quoiqu’un peu moins invalidante. Personne ne s’est manifesté pour me réclamer, encore moins m’adopter. Je te laisse imaginer le tableau.

– Alors Dominique et Pierre t’ont adoptée.

– Ça c’est grâce aux yeux de cocker, ça marche à tous les coups sur eux. Tu devrais essayer, ils craquent à chaque fois ! Enfin, si tu as envie qu’ils t’adoptent, bien sûr.

– Faudrait qu’ils en aient envie. Je n’ai pas eu beaucoup de succès moi non plus avec les familles d’accueil.

– Question de karma, faut croire. C’est qu’on devait se rencontrer, je vois que ça, trouve-t-elle à plaisanter malgré un début de parcours aussi gai que le scénario de « Love Story ».

– Tu vas mourir, répète Alex, bloqué sur la description de la maladie de la jeune fille. Mais dans combien de temps ?

– Tout le monde meurt, c’est comme ça, relativise la jeune fille, imperturbable. Je ne joue pas les détachées, attention ! Évidemment ça me fait peur. Mais j’ai grandi avec ça alors j’ai appris très tôt à vivre avec cette idée. C’est ma vie. Le pire à la limite, quand on y pense, c’est pour les parents…

– Pourquoi ?

– Ben quand je partirai, qui s’occupera d’eux ? Qui sera là pour les aider à supporter la souffrance de ma disparition ?

– Tu penses déjà à tout ça ?

– Presque tous les jours en fait.

– Mais il doit bien y avoir quelque chose à faire ! se révolte l’enfant. Une pilule ou un vaccin…

– Non, des antibiotiques, une hygiène de vie irréprochable, des aérosols et de la kiné pour préserver mon souffle. Mais pas encore de remède miracle. Désolée.

– Et ton Harmonique ? Elle ne peut rien pour toi ?

Le regard de Sarah s’assombrit finalement de devoir à la fois briser l’espoir d’une fin heureuse pour elle dans l’esprit d’Alex et verbaliser la vanité de l’espoir que constituait pour elle cette fable encore deux ans auparavant :

– Elle, elle ne reviendra pas. Elle m’a probablement oubliée.

– Raconte-moi ce qui s’est passé.

Levant les yeux vers la cime des chênes, Sarah laisse couler une larme malgré elle. Elle déteste pleurer. Pour elle c’est la marque qu’elle cède du terrain à son mal, son ennemi intime, or elle ne veut surtout pas lui faire ce plaisir. D’une voix teintée par l’émotion, elle repart :

– Il y a deux ans environ, je me suis effondrée sans prévenir. En quelques heures à peine, j’étais admise à l’hôpital, au plus mal. Ma saturation était très basse. Malgré les couvertures j’étais gelée, les dents qui claquent, les lèvres bleues, comme les bonhommes qui tombent dans les lacs gelés dans les dessins animés. Tout le monde était prévenant avec moi, très doux, mais dans leurs yeux, j’ai bien vu que ça pouvait tout à fait s’arrêter là pour moi. Et il y a eu cette visite inattendue. Une femme aux yeux verts, comme moi. Brune, comme moi… Je me suis fait un film. Comme si ma vraie mère pouvait savoir que j’avais atterri en Charente Maritime ! Comme si elle pouvait en avoir quelque chose à faire de son enfant malade…

Après une courte pause, le regard toujours perdu dans les dents de scie des feuilles de chêne, elle repart :

– Elle avait ce drôle de pendentif, avec une tête de fennec en or blanc encadrée de deux petites ailes de nacre. Je n’ai jamais retrouvé ce bijou ailleurs. C’est pour ça que j’ai voulu le reproduire sur ce bout de bois. Le veinage et la blancheur du bois m’ont rappelé la nacre. Bref ! Je l’ai aussitôt prise pour une infirmière ou un médecin. Je ne me suis jamais méfiée. Elle m’a parlé mais j’étais dans le gaz avec les calmants. Dans les grandes lignes, elle m’a dit que je ne devais pas avoir peur de la mort, que ce n’était pas une fin en soi, plutôt une sorte de passerelle vers un monde où le « moi spectral » nourrit un paradis ouvert à tous les esprits. J’ai trouvé que son histoire était jolie mais que ça sentait trop le catéchisme pour la prendre au sérieux.

– Tu ne crois pas en Dieu ? s’étonne Alex.

– Dieu, c’est juste un mot que les grands mettent lorsqu’ils parlent de choses qu’ils ne comprennent pas. Mon infirmière a bien vu elle-aussi que je n’y croyais pas. Elle n’a pas arrêté de parler pour autant, même si la suite est plus floue dans ma mémoire. Je crois même que je me suis à moitié endormie à ce moment-là. Finalement, elle a terminé en me disant de ne pas m’en faire, que la septième Harmonique veillerait sur moi et qu’il ne m’arriverait plus rien désormais.

– Et que s’est-il passé ?

– Eh bien ! Elle m’a juste fait un câlin. Petit à petit mon corps s’est réchauffé et j’ai pu rentrer à la maison le surlendemain. Depuis cette fois-là, je n’ai plus été obligée de retourner à l’hôpital que pour les traitements par perfusion. Malgré ça, je suis toujours malade et la « septième Harmonique » n’a plus redonné signe de vie ! J’ai cru un moment que j’avais été choisie et que cet être sorti de nulle part avait réellement le pouvoir de me guérir. Avec le temps et les rechutes, j’aurais dû me faire à l’idée que j’avais simplement déliré, oublier cette histoire et jeter ce bout de bois au feu.

– Mais tu ne l’as pas fait.

Prenant le fennec gravé entre ses mains et le regardant attentivement, elle prononce :

– Tu sais, ma vie ne tient pas à grand chose. J’aurais pu mourir plein de fois, maltraitée par mes vrais parents qui m’ont laissée dans une décapotable en plein été ou réagissant mal à un médicament. Que sais-je encore ? Finalement, par un caprice du destin, je suis arrivée jusqu’ici en croisant une rebouteuse qui soigne en faisant des câlins et un gamin capable de me décrire en détails mes symptômes sans jamais avoir ouvert un livre de médecine. Ai-je la santé pour faire la fine bouche ? Je ne crois pas, non…

Alex ne sait trop quoi répondre à cela. L’histoire de la dame au pendentif le laisse songeur. Après tout, s’il possède un talent hors du commun, pourquoi n’existerait-il pas une personne capable de soulager le mal des autres d’une étreinte ? S’ouvrir au monde après des années à le craindre lui donne le vertige. Même si cette félicité est entachée à présent par le pronostic engagé de la jeune fille, il se met à nourrir lui-aussi l’espoir futile qu’il existe peut-être quelque part une solution au mal de celle avec qui il se sent enfin à sa place sur cette petite planète bleue…

Aliandra présentation du roman

Aliandra 2 : Les Harmoniques extrait

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